
Trente minutes de retard ! Le froid était terrible. Il remonta son col et piétina sur le quai pour se réchauffer, en attendant ce maudit train. Il alluma une cigarette pour passer le temps. Il avait pris la décision de partir sous le coup de la colère et les choses étaient allées très vite, alors le train aussi, il fallait qu’il se dépêche.
Est- ce que c’était le bon choix ? Est-ce que c’est comme ça que se joue une relation entre deux personnes ? Attendre un train ou ne pas le prendre. Ce train c’était la fin et le début d’une autre vie. Une vie moins difficile à supporter, peut-être pas au début mais c’est plus facile d’oublier quelqu’un quand les kilomètres servent de barrière. La proximité, c’est le pire des amis pour la séparation affective.
Il ne pouvait pas rester avec elle, oui, il avait fait le bon choix. Avec tout ce qui s’était passé, ce n’était plus possible. Et puis, faire souffrir quelqu’un qu’on aime au quotidien, c’est la pire des punitions quand on commet une faute. Il fallait qu’elle l’oublie, il ne la méritait pas. Il la quittait pour son bien, pour que sa douleur s’endorme avec le temps, pour qu’elle retrouve son sourire, pour qu’elle aime à nouveau, même si c’était quelqu’un d’autre. Il l’aimait tellement encore qu’il savait que seul un coup de tête pourrait le faire fuir et c’est ce qui s’était passé. Lors d’une énième dispute, qui en revenait toujours aux mêmes choses, aux mêmes conclusions, elle avait dit qu’elle le détestait de l’avoir rendue jalouse, possessive, incertaine. Quand il y repense, ça lui tord le ventre de la revoir lui dire ça avec tout ce que ça comprend de souffrance. Il avait tout gâché, il le savait alors il fallait qu’il la répare, qu’il la guérisse, il lui devait bien ça.
Il faisait de plus en plus froid, quelle heure était-il ? 9h22, encore 27mn et tout serait fini. Fini. Ca lui donnait envie de pleurer, ce mot, « fini », quatre lettres qui font tellement de mal, qui font tellement peur. Il décida de prendre un café dans un des distributeurs de la gare pour se réchauffer vraiment. Il n’avait rien dans le ventre et n’avait pas dormi depuis 2 jours, enfin plus exactement, depuis qu’il l’avait quitté. Comme si il s’interdisait de se rappeler tout ce qu’il partageait de meilleur avec elle. Manger en tête-à-tête et dormir dans ses bras. Les bases d’une relation se trouvent dans le plaisir du partage des besoins naturels de l’être humain.
Le liquide brûlant lui insufflait un peu d’énergie et de chaleur, mais aucun réconfort. En fait, tout d’un coup, il se demandait ce qu’il faisait là, il ne voulait pas partir, il l’aimait, il voulait la reconquérir, regagner sa confiance, retrouver son regard. Elle était si belle, si faite pour lui. Peut-être que l’amour c’était ça, affronter les pires moments ensemble pour se prouver que les meilleurs étaient bien vrais. Peut-être qu’il fallait essayer encore et encore de réapprendre à s’aimer. Il avait envie de prendre son téléphone, de lui dire qu’il était sur le point de partir et de la laisser se reconstruire pour voir sa réaction. Mais elle, elle n’avait pas appelé. Depuis deux jours, elle n’avait donné aucun signe de vie, ni d’amour. Alors non, il ne fallait pas. Elle aussi avec son silence, elle lui disait qu’il avait raison de partir.
Il allait retrouver sa mère à Lyon. Il enverra ses articles de là-bas. Pour le reste, il verra plus tard. Il reviendra chercher toutes ses affaires plus tard, dans quelques mois, quand tout sera anesthésié. Il l’appellera pour lui dire qu’il est de retour pour quelques jours, le temps de déménager les meubles que Laurent aura récupéré pour lui. Elle, peut-être qu’elle voudra le revoir, peut-être qu’ils dîneront ensemble « Aux délices d’Elise » comme au bon vieux temps et en tant qu’amis, ou peut-être qu’elle ne décrochera même pas. Est-ce que c’est comme ça que les autres se séparent ?
La vie vous amène devant une femme, vous l’enrobe dans ce qu’il y a de meilleur pour vous mettre ensuite des bâtons dans les roues de votre tandem pour voir si vous savez tenir un guidon à quatre mains. La suite, c’est de savoir si on est capable de se remettre en selle tout de suite ou si on reste à terre. Il avait toujours été sûr que c’était la femme de sa vie, et il en était si débilement convaincu, que quand l’adultère s’était présenté, il s’était dit que ce n’était rien, juste une erreur, c’était pardonnable, il l’aimait elle. Mais c’était justement parce que c’était la femme de sa vie que c’était impardonnable. Il avait fait le mauvais choix, avec la mauvaise personne.
Tout ça l’avait amené ici, dans cette gare, sur ce quai, seul. Et ce train qui n’arrivait pas, comme pour lui infliger encore le calvaire de la culpabilité, du doute. Etait-ce un signe ? Encore 20mn à se torturer. Pourquoi n’avait-elle pas appelé ? Elle l’avait toujours retenu quand il avait fait semblant de partir, alors, pourquoi cette fois là, que c’était si vrai, si tragique, pourquoi n’avait-elle pas discerné que c’était celle là où il fallait le faire rester ? Peut-être parce que c’était la bonne. Elle n’avait rien dit quand il avait fait ses valises, elle pleurait en silence. Peut-être parce qu’elle ne l’aimait plus assez pour lui dire de rester et trop encore pour lui dire de partir. Et si c’était vrai ? Si elle l’avait désaimé doucement, jusqu’à savoir que c’était mieux qu’il parte ? Cette idée l’avait atteint comme une flèche en plein cœur. Il pouvait la quitter pour qu’elle revive mais l’idée que son amour ait dépéri le mortifiait. Parce que lui, il l’aimait encore plus malgré tout.
Pourquoi ? Pourquoi tout ça ? Il regardait les gens autour de lui sur l’autre quai, ceux qui partent, ceux qui attendent, ceux qui arrivent. Est-ce qu’ils se doutaient que l’homme seul sur ce quai vivait un drame intérieur ? Celui-là, là, avec son journal sportif ou celle-ci qui ne lâche pas son téléphone ? Où vont-ils tous ces gens dans leur vie ? Est-ce qu’ils pourraient comprendre sa détresse ? Une voix qu’il n’écoutait pas annonçait qu’un train arrivait en gare, la fille au portable s’arrêta net de tapoter et prit la pose avec une petite moue tandis que l’homme au journal, apparemment, se préparait à monter. Un part, l’autre attend, d’autres arrivent. Un peu comme lui. D’ailleurs, dans quelques minutes, lui aussi monterait dans un de ces trains, avec des gens comme lui, qui vont ailleurs, qui reviennent ici, pour le travail, pour l’amour, pour autre chose. Il décida de s’asseoir sur un des bancs à moitié cassés, ça lui fera passer le temps.
Ce satané temps.
Elle allait lui manquer. Son sourire, quand ses dents touchaient à peine sa lèvre inférieure, son visage, quand elle le trouvait beau, ses paroles, quand ils faisaient l’amour ou même sa façon de fumer ou de plier le linge propre. Tout ça, il le revivrait certainement avec d’autres, mais à quoi bon ? Il avait trouvé la perfection sans même la chercher et maintenant il allait certainement essayer de la retrouver sans jamais y arriver. C’était elle, c’est tout. Accepter qu’elle sourit à un autre, qu’elle parle à un autre ou même qu’elle puisse plier le linge d’un autre c’était au dessus de ses forces. Ca lui ouvrait un gouffre sans fond dans l’estomac. Pourtant, il fallait se rendre à l’évidence, c’est ce qui allait arriver. Il le fallait, pour que son départ serve à quelque chose. C’est pour ça qu’il la quittait non ? Oui, alors pourquoi était-ce si douloureux ?
Encore 12mn.
De là où il était, comme le quai était en face de lui et que le train lui cachait toute visibilité, il n’avait pas pu voir si il avait raison, si la fille au téléphone attendait et l’homme au journal partait. Ca aussi ça lui ferait passer le temps. La même voix que tout à l’heure, monotone et programmée annonçait le départ du fameux train quand il comprit. Il n’avait rien à faire ici, sur ce quai de la gare, à regarder ces gens vivre leur vie, il prit son sac et se mit à courir, bizarrement, il ne pensait plus à elle et à sa nouvelle vie, il ne pensait qu’à lui-même. Il dévala les escaliers, couru à travers le tunnel carrelé, il entendait le bruit sourd du train qui prenait son élan et monta deux par deux les marches d’un autre escalier, sur un autre quai.
La fille au téléphone enlaçait un homme qui en tenait un dans la main et l’homme au journal n’était plus là, tout comme le train. Il avait raison, la manière dont on se comporte dit bien des choses sur soi. Il avait discerné en observant deux inconnus ce qui allait leur arriver. Il aurait mieux fait d’écouter au lieu de regarder, car son train était parti avec l’homme au journal. Il s’était trompé de quai depuis le début. Il attendait une autre vie au mauvais endroit, au mauvais moment. Il lâcha son sac, leva la tête pour voir s’afficher vers quelle autre ville ou vie allait le prochain train : Bordeaux. Il ne connaissait personne à Bordeaux. Il fallait tout reprendre depuis le début. Il regarda la fille et l’homme au téléphone qui se décidaient à se lâcher et à lever le camp. Une fois partis, et qu’il se retrouva seul à nouveau sur le quai, il la vît.
Elle était là.
Depuis que le train avait démarré, essoufflée, les larmes aux yeux. Il s’approcha vers elle. Elle lui offrit son fameux sourire. Elle lui dit qu’elle est allée chez Laurent, qui lui a tout dit, alors elle a couru de toute ses forces jusqu’ici, elle croyait qu’il était parti, que c’était fini. Pendant qu’il retrouvait son visage et oubliait tout le reste, il se demandait : est-ce que c’était vrai ? Est-ce qu’en observant le comportement de quelqu’un, on peut dire ce qui va lui arriver, est-ce qu’on peut deviner ses intentions ? Si oui, quelles étaient les siennes ? Aurait-il fait exprès, inconsciemment, de se tromper de quai? En tout cas, il pouvait dire merci à cette gare, théâtre de ses interrogations, de ses doutes, de ses souvenirs, de ceux de la fille au téléphone ou de l’homme au journal.
« Qu’on parte, qu’on arrive ou qu’on attende, malgré nos erreurs ou les vôtres, la SNCF a besoin de vous comme vous avez besoin d’elle ! »
Dans le bureau de visionnage, qui ressemblait à un tribunal, et que j’attendais le jugement dernier, le directeur de la communication de la SNCF faisait une moue dubitative et son regard en disait long. Mon patron attendait un signal de sa part avant de dire quoi que ce soit. Il fallait que je me lance, c’était le projet dont j’étais le plus fier.
Dans le bureau de visionnage, qui ressemblait à un tribunal, et que j’attendais le jugement dernier, le directeur de la communication de la SNCF faisait une moue dubitative et son regard en disait long. Mon patron attendait un signal de sa part avant de dire quoi que ce soit. Il fallait que je me lance, c’était le projet dont j’étais le plus fier.
- Qu’en pensez-vous ?
Mon boss osa une intervention.
- On peut changer le slogan ou même le retravailler…
- C’est le slogan qui me gêne le moins, annonçait mon bourreau dans un costume à 1000 euros.
Mon boss osa une intervention.
- On peut changer le slogan ou même le retravailler…
- C’est le slogan qui me gêne le moins, annonçait mon bourreau dans un costume à 1000 euros.
Je pense que l’idée serait bonne pour un roman-photo, ou un Barbara Cartland, mais je vous avais fixé un objectif, nous devons améliorer notre image, depuis les grèves de novembre, les chiffres baissent et tout votre spot est basé sur le retard du train. Ce qui n’est pas, en plus, très valorisant. Sans parler de toute cette philosophie bon marché sur le couple, qui ne nous sert à rien. C’est assez décevant pour ne pas dire complètement à côté de la plaque.
En deux secondes, un des plus gros clients de l’agence avait démoli un mois de travail acharné. Cette histoire, je l’avais vécu 6 ans plus tôt, il n’avait pas le droit de la rendre sans saveur, c’était la mienne. Cette rupture, cette gare, ce quai, l’homme au journal, la fille au téléphone, tout était vrai. Mais ce mec, qui faisait manger mon patron dans sa main avec son budget énorme, il ne pouvait pas le savoir, ni même l’imaginer. Il ne devait jamais mettre les pieds dans une gare pour y voir tout ce qui s’y passe, tous ces gens qui partent, ceux qui attendent, ceux qui arrivent. La réunion s’est écourtée sans que je comprenne tout ce qui se disait. Une chose était sûre, j’étais vaincu. Apparemment, il préférait le spot de Ramier, avec la dernière miss France élue. Cette pintade répétait devant les caméras, dans un wagon en première : « Entre tous les salons, les galas, les défilés, les interviews, ma vie est un train à grande vitesse, alors qui d’autre mieux que la SNCF peut me faire voyager ? », après un sourire aseptisé, elle s’installait ensuite sur un siège et appelait Geneviève de Fontenay.
Une autre chose était sûre à présent, j’étais vraiment pas fait pour ce boulot.
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